Archives de l’auteur : panopteric

Du marteau-piqueur du tramway de Wellington à la Lumière en Inde, une boucle de conscience

Dans cette dédicace pour un disque qui n’a jamais vu le jour en 1984 (l’artiste ayant été remercié par sa maison de disques, insaisissable et plus assez lucratif), tout le chemin de conscience, depuis le protest-song des débuts et la révolte des années 70, en passant par la mystique poétique de Leonard Cohen, vers le travail sur la conscience dans un monde qui moralement et matériellement s’effondre, pour préparer et participer à la Lumière qui vient.14705647_1083732955077873_5536988864324243116_n

… et la tristesse s’est en allée (un p’tit pat’lin vers l’Inde)

Café crème et Clermont-Graeme, suite de tous les visas, plus aucun passeport n’est nécessaire, des intérieurs se parlent, mais distants dès qu’ils se quittent. « Nous on est toujours là », dit le voyageur à ceux qui toujours le suivent. Ce matin le Puy est dégagé -oh, tout juste, tout juste, sous l’épais qui trône, tout juste et donc sensuel, mamelon de la déesse non mère, mais maîtresse sauvage et implacable et pourtant juste sur la ville sans encore de temps, pierre noire enchâssée, pierre profonde et écrin vert- je suis dans le train qui est déjà parti devant nous, car peut-être sommes-nous deux, puis qui hésitant est revenu, permettant sa motrice, ordre de marche. Sainte-Colombe depuis le matin craignait l’heure, me dit son musicien, qui m’assure qu’ils seront toujours là. Le train est bien l’essentiel pour Sainte-Colombe, de son adieu cyclique et en marche ; pour la nostalgie il avoue des trous, les musiciens bien sûr sont toujours là, pour le voyage il n’a besoin de personne, et c’est lui qui est en avance. Mauvaise sono, et des Gaulois peu amènes au bar, bien sûr, bien sûr. Puis le sourire, et l’attention, fini l’obligé, et il faut bien vivre, comme s’excuse la patronne, à l’air des arbres qui font encore le papier-monnaie. Bientôt il sera bien présent, quoi qu’épaulé, bien présent parce qu’épaulé, et par ses mots tout est. Les mots, de cet Alleluhiah adapté et qui n’est donc plus tout-à-fait le même mais qui est étrangement d’encore plus de présence, cette adaptation qui comme à l’accoutumée en allwrightie livre l’essence, c’est bien ça, pas le fluide récusé des mystiques béats, mais le carburant de la révolte, Revolution, Revelation. Il était inutile, après mon salut au musicien, après la poignée de sourire aux musiciens, toute dédicace d’hier était inutile, ce n’aurait été que pour offrir, et ce n’est pas comme cela que Sainte-Colombe touche, il faut être là, et ils me l’ont assuré, nous on est toujours là, tout assaut à sa recherche dans ce train est péremptoire, nous sommes bien dans le même train, et je suis bien plus en marche de cette énergie là tout à côté du bleu sublime qui s’impose à mon chemin, bleue et belle, fraîche d’attente, eau riche. La beauté est soeur de révolte. Les mots donc, Tu dis qu’en vain j’ai pris le nom  Mais je ne connais pas le nom  Et puis, qu’est-ce que ça peut te faire, au fond ?  Dans chaque mot brille une flamme  Et qu’importe que l’on proclame  Le sacré ou le meurtri Alléluia, et dans ces éclats sa douleur même lui a montré la voie du bonheur et la tristesse s’est en allée, de ce Ail ! maintenant final de mon enfance, et de Meditation. Mais déjà la Lumière d’Aurobindo – sans le trust, bien sûr, bien sûr, « moi Aurobindo j’y crois », se livre Sainte-Colombe – mais nous, je vous le rappelle, on est bien dans le train, bien, et il faut que l’on s’en aille, et ça nous fait une bien étrange peine, mais on est bien dans le train, s’est en allée, s’est en allée… Le mots, la douleur, mais bien la révolution, toutes les choses ont une fin, rien n’est permanent, dit Sainte-Colombe dans un timide mais appuyé Namaste, et la mort ce n’est pas triste, et je reste seul sur la scène, chaleureuse, tous rameurs au moins d’un instant, et c’est gagné. Les mots et leurs éclats, la traversée de la douleur,  et la renaissance à la lumière, et tout le reste n’est que folklore, il n’y a pas ici de message, goguenard, il y a tout ici, et tout vous reste à faire, nuit, amour, et tous les matins des nouveaux mondes. Ça aurait été bien inutile de faire dédicacer comme une excuse un vieux disque que seuls les marchands du temple osent traiter de nouveauté, un fleuve n’est ni neuf ni vieux, il est calme, il emporte. Il voyage. Le remercier est la moindre des choses:

Graeme,
Merci pour cette énergie que vous nous donnez chaque soir de concert, ce fleuve parfois étrange, parfois drôle, toujours en mouvement, et qui nous voyage. Kipling nous disant grâce à vous, comme Aurobindo,  que le penseur doit aussi agir, est sans doute un de vos exploits dont je vous remercie. Comme je vous remercie de vos adaptations de Cohen qui donnent toujours plus de présence, et justement qui vont plus loin que la seule mystique de l’écoute de Cohen pour un francophone, car elles donnent ce carburant de la révolte qui suit la révélation, elles nous donnent un peu de cette essence de votre voyage, dont nous avons tant besoin …

Aspiration

« J’m’envolerai… La mort ? j’ai pas peur d’la mort, je sais que l’esprit ne meurt pas, on retourne, rejoint la source et la conscience cosmique, et d’ailleurs je pense que tous ceux qui ont évolué sur le plan spirituel dans leur vie et qui sont passés de l’autre côté, ça fait une aspiration. Parce que moi je sens les morts, cette aspiration de plus en plus forte et positive, jusqu’à la révélation… Mais pour 90% des gens dans leurs « cordiales habitudes », impossible d’envisager ça, évidemment ! »

Graeme Allwright sur A voix nue, France Culture, février 2015 (5/5 « de passage »)

Allwright nous livre là sa vision d’une « thanatosphère » ( notion de communauté ouverte à ceux qui sont « passés », et qui est par exemple décrite dans les ouvrages du philosophe P. Sloterdijk) mais dotée d’une force d’attraction positive, et c’est là l’originalité  de son message, qui nourrit la « noosphère », cette strate de l’esprit théorisée par P. Teilhard de Chardin. On se construit dans la conscience qui nous touche, et notre contribution en retour nourrit et conforte cette noosphère (ou supraconscience chez Aurobindo), jusqu’à ce que le pouvoir d’attraction de cette énergie soit suffisant, et que l’humanité y bascule, fasse le saut de conscience. Dieu a besoin qu’on l’aide, en substance, par un travail direct de conscience, et l’intermédiaire des religions est inefficace sur ce plan là. La grande bascule de conscience surviendra inéluctablement, mais, prévient Allwright, ce sera douloureux encore, et il faut être patient. Mais confiant.

Allwright chante Aurobindo

allwrightbindoLa Lumière est partout dans l’oeuvre de Graeme Allwright: Le Jour de Clarté, Ombre, Transformation Blues, Lumière, etc… Cette lumière intérieure qui l’habite et qu’il tente de nous faire partager, « still touring », doit beaucoup à la rencontre spirituelle entre le chanteur et « un grand penseur hindou », comme il le convoque sur scène, Sri Aurobindo. Rien de fortuit, rien d’un accident de parcours, mais depuis longtemps un chemin en compagnie de philosophes – certains diront de mystiques – (Teilhard de Chardin, Maître Eckhart, François d’Assise, Le Bouddha, etc…) qui tous refusent la vision de notre existence réduite à ses aspects matérialistes  et nous incitent à nous préparer à recevoir cette Lumière dont nous sommes séparés.

Aurobindo (1872-1950) s’oppose à la colonisation anglaise du monde indien, mais considère aussi que la non-violence pronée par Gandhi ne peut être efficace. Il fait le constat de l’échec du mode de développement économique occidental, vide de sens et source de conflits guerriers (une époque qui s’est résolue à vider la vie de son sens en transformant la terre en une espèce de fourmilière ou de ruche magnifiée), et il prône des actions de développement durable (Il est louable de couper des branches dans l’arbre de douleur d’un homme, mais elles repoussent; prêter main-forte à cet homme pour retirer les racines de cet arbre est une façon d’aider encore plus divine). Après un séjour dans les geôles anglaises, où il fait une expérience spirituelle, il fonde à Pondichery l’ashram où, retiré de la vie publique, il développe sa doctrine: l’homme n’est qu’à un stade bien imparfait de son évolution, et le développement de ses capacités spirituelles doit aboutir à l’éveil d’une supraconscience, mental de lumière, connaissance directe du divin. Il élabore un Yoga intégral qui doit permettre à chacun, par un travail sur soi-même, la progression vers ce nouvel état, de faire descendre en nous par l’union avec la mère divine toute la lumière. L’originalité de son enseignement est qu’il ne s’agit pas uniquement d’aller vers le divin dans un but de libération du corps, de la matière, mais aussi d’assurer le mouvement inverse, l’accueil en soi de l’énergie divine, divinisation de la matière, réalisation. Le mysticisme d’Aurobindo est « actif », cherchant à modifier le monde d’ici-bas, sans fuite dans une immatérialité impalpable.

 

La Mère, compagne d’origine française de Sri Aurobindo, créera après le départ de ce dernier, près de Pondichery, la cité d’Auroville, qui doit allier modernité et philosophie de Sri Aurobindo. Le projet d’universalité, d’une ville qui appartient à tous, basée sur des modes de développement originaux, est soutenu par l’UNESCO. Graeme Allwright a fait de nombreux séjours en Inde et contribué au reboisement d’Auroville, zone aride qui fut transformée par ses pionniers en forêt tropicale. Cette cité utopique est une des rares expériences communautaires des années 1970 – sinon la seule – à survivre plus de quarante ans après sa fondation. Expériences écologiques, éducatives, architecturales et spirituelles s’y cotoient dans un climat (au moins théorique) de non-dirigisme et de liberté individuelle. Graeme Allwright, qui croit fortement en la philosophie d’Aurobindo, critique cependant certaines dérives élitistes ou sectaires de la cité créée par la Mère, et considère que « si l’homme nouveau doit venir, pourquoi serait-ce en un lieu spécifique et non partout ? » Comme Aurobindo, Allwright a évolué d’un engagement plus politique (engagement antimilitariste lors du « Larzac », contenu révolutionnaire de ses premiers protest-songs) vers une recherche plus spirituelle, un combat plus intérieur: « le système capitaliste, basé sur le seul profit, n’a pas d’état d’âme. L’homme n’arrivera jamais à une justice sociale pour tous par les moyens matériels (…). On ne peut s’en sortir que sur le plan spirituel ».

Certaines des chansons de Graeme Allwright reprennent des textes d’Aurobindo ou en sont directement inspirés. Lumière, régulièrement chantée en concert, est ressentie comme une véritable profession de foi du chanteur (The children coming through the haze, coming to the final phase of evolution…); la chanson My cells are changing est elle directement inspirée du yoga cellulaire de Mère. Parmi les autres textes « aurobindiens », on a par exemple Le monde se prépare a un grand changement, Nirvana, Sun song, Transformation blues (Dans la matière s’allumera la radiance de l’esprit, en chaque corps brûlera la naissance sacrée).

saut-de-conscience

« une étoile qu’il n’a jamais précisément nommée » pouvait-on encore dire il y a quelques années

On pouvait encore lire, dans le livret du coffret de trois disques « Anthologie » au début des années 2000, que Graeme Allwright « n’a cessé de parcourir la planète pour des raisons humanitaires ou personnelles, guidé par une étoile qu’il n’a jamais précisément nommée ». Par ailleurs, le chanteur du Jour de Clarté – chanson qu’il refusait de reprendre jusqu’à ces toutes dernières années » – n’a cessé de dire « qu’il avait évolué depuis ses débuts, et qu’il souhaitait qu’on le reconnaisse ». Graeme Allwright, depuis quelques années, dans des interviews ou sur scène, distille progressivement sa philosophie, sa croyance, sa métaphysique, il s’agit bien d’un travail majeur qu’il a fait sur lui-même, il nous donne maintenant les contours précis d’un formidable outil pour comprendre le monde, et surtout pour le changer. Ce site se voudrait un espace où cet outil de conscience original et puissant de pensée-action auquel a contribué de façon décisive  Graeme Allwright soit progressivement présenté, diffusé, applicable par le plus grand nombre. Plusieurs générations ont été « touchées » (comme dit l’artiste)  par quelque chose d’ineffable dans sa voix, son message, son personnage. Il s’agit ici de se préparer à « toucher » en retour. Tous les témoignages seront les bienvenus pour contribuer à ce projet. Les textes des chansons, bien sûr, où se niche souvent l’essentiel du message, seront également appelés à agir.